Le sacrifice

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4 commentaires

Un visiteur (Jacques Razu) a dit :

Cher Monsieur Crocodile,

J'ai noté la présence extrêmement rare d'éléments naturels dans les décors essentiellement urbains de votre opus dessiné. Cela amène à poser la question suivante : y-a-t-il encore, sur cette foutue planète (la “notre”, dite “Terre”) quelque chose comme “La Nature” ? Ce qu'il est convenu d'appeler “nature” [ Eh oui ! Pure convention : il n'y a pas de nature en soi. Il n'y a pas de nature pour qui ne peut la penser, la concevoir, la nommer, l'expérimenter ce qui s'appelle aussi connaître ; il n'y a pas de nature à proprement parler pour un oiseau, un chat, ou un poisson : ceux-ci se contentent de la subir, d'en tirer leur subsistance ou d'en fuir instinctivement les déchaînements (feu, tempêtes, foudre…). Ils ne la connaissent pas (même s'ils la sentent et la ressentent) et ne se connaissent pas d'ailleurs eux-mêmes (même s'ils copulent) : ils ne// connaissent pas leur Genre (il est à se demander, d'ailleurs, si l'Homme connaît le sien ; le genre de l'Homme c'est l'Argent ; l'Homme connaît _mal, très mal_ l'Argent et surtout ses redoutables pouvoirs. Comme les animaux subissent “La Nature”, l'Homme subit l'Argent, Liliane en sait quelque chose !). Il n'y a pas de nature pour “La Nature”, pure matière indéterminée ]. Ce qu'il est convenu d'appeler “nature”, disions-nous, est totalement //hominisé pendant que ce qui relève en propre de l'activité humaine _ commerce, argent, capital, marchandises, salariage, propriété _ prétend au plus grand naturel (chassez les marchands du Temple, ils reviennent au galop) : aussi stupéfiant que cela paraisse _ et aurait paru il y a “seulement” une quarantaine d'années quand toutes ces choses-là n'allaient pas encore de soi _, commerce, argent, capital, marchandises (caddies pleins ! la fière devise d'une nation prospère et moderne), salariage, propriété ont fini par être considérés comme parfaitement naturels (même si l'on fait mined'en critiquer ici et là quelques “excès”, pourvu, justement que l'on s'en tienne à ne critiquer que ces fameux “excès”. Et naturels au même titre que ce qu'on a coutume de considérer comme tel, les plantes ou les minéraux par exemple, eux qui le sont pourtant de moins en moins en ces temps généticomanipulateurs. Qui ne trouve pas naturel aujourd'hui qu'il y ait des employeurs et des employés, des vendeurs et des acheteurs, des marchands et des marchandises, des acteurs et des spectateurs, des dirigeants et des dirigés, des dominants et des dominés et du fric pour tous (même si très peu pour le plus grand nombre, ce qui n'est d'ailleurs pas là l'essentiel). Le conditionnement s'est mué en habitude et l'habitude en nature : “le monde comme il va…” (à sa perte). Commerce, capital, argent, marchandises, salariage, propriété _ le tout asséné comme un mystérieux "ordre des choses //“ (sic ! et l'Homme, là-dedans ?)_ ont fini par gagner en ”naturalité“ //dans le même temps // que ce que l'Homme a nommé ”nature“ perdait…en naturel. A tel point qu'il est difficile de croire qu'il existe encore quelque chose comme ”La Nature“ (-”Prosternez-vous !"). La Nature ? c'est la main de l'homme, //partout (même au Pôle Nord, point de salut pour l'écolo : les molécules de pesticides poussées par les vents rôdent dans l'air glacial arctique, prêtes à lui sauter à la gorge et à nous débarasser de cette nouvelle engeance militante dont la Police verte sera au moins aussi redoutable que la Police rouge de feu l'URSS. Merci les pesticides ! Si Flaubert écrivait de nos jours “Bouvard et Pécuchet”, il en ferait des écologistes, pontifiant doctement _et sottement_ sur l'effet de serre et les OGM. Bové et Pécuchard). Et avant, l' “idée” de la main de l'Homme qui a amené “progressivement” Dame Nature, c'est à dire l'a faite ou plutôt défaite et contrefaite, à cet état de déliquescence. Ainsi, par un surprenant renversement, les pratiques historiques de l'activité humaine se comme totalement naturalisées _pour ne pas dire fossilisées_ dans le mercantilisme le plus absolu et le plus débridé alors que “La Nature”, elle, s'est totalement hominisée (pour autant qu'elle ne l'ait jamais été, d'existence d'homme évidemment ; d'existence d'homme, elle l'a toujours été, ne serait-ce que comme catégorie de pensée justement) : le pétrole sous-marin mexicain jaillissant brutalement à la surface est humain, trop humain. Autrement dit, la fameuse “nature humaine” (la “nature humaine” ? un beau ramassis d'imbéciles, de salauds et de profiteurs oui !), qui est hommes “pensant” (sic… comme il devient difficile, pesant, harassant // d'écrire certains mots…) et agissant en société, ne peut plus se distinguer de la nature hominisée des plantes et des animaux puisque c'est en fait la même, le “là où il y a de l'humain à l'oeuvre” (et quelle “oeuvre” ! ). Aujourdh'ui, le business et le pognon étendus à toute la planète comme le pire des cancers métastasés (phase //terminale ?) c'est La Nature.

16 juil. 2010

Un visiteur (Tradigrade) a dit :

A Jacques Razu : Naturel & Artificiel ? Intéressant votre texte, mais il me semble que l'on s'en sort assez bien du point de vue du vocabulaire en adoptant les mots naturels et artificiels dans leur sens classique, c'est à dire plus ou moins aux extrêmes : artificiel : fabriqué par l'homme et naturel : pas fabriqué par l'être humain! Quant aux objets intermédiaires il suffit probablement de spécifier la composition :-)

17 juil. 2010

Jean_Baptiste_Crocodile a dit :

La nature est en effet assez peu présente dans ma BD. Pour diverses raisons.

La première tient au scénario. Nous sommes dans le futur, après une guerre qui a détruit 80% de la planète (cf p 9/10). Non pas dans le chaos de l’immédiat après guerre (chaos à la Mad Max ou Book of Eli) mais dans un temps qui a retrouvé ordre et stabilité sous la férule d’une théocratie superstitieuse (où les femmes ne sont pas obligées de sortir voilées ! Notez-le :-). L’humanité survivante habite dans des zones urbanisées trop grandes pour elle : les rues sont le plus souvent désertes, les immeubles en grande partie inoccupés, etc. Matériellement, la nature a en grande partie disparu.

La deuxième tient aux moyens mis à la disposition d’un imagier 3D. Réunir plusieurs arbres visuellement convaincants sur une scène 3D cela présuppose une machine puissante. Mais quelques arbres, cela ne suffit pas. Il faut un sol qui ne ressemble pas à une moquette, de l’herbe, des plantes, quelques rochers et, pourquoi pas, un peu d’eau et de brume dans l’atmosphère ! On verra quelques essais (timides) de paysage naturel dans les pages suivantes, plus ou moins réussis. Je commence à comprendre que mettre en scène un paysage naturel, cela exige une préméditation hyper exigeante de l’organisation des plans : viser à une efficacité maximale avec un minimum d’objets. A moins d’avoir les moyens d’Avatar !

La troisième est plus obscure. On m’a reproché (avec raison) l’artificialité de certaines poses, l’inexpressivité des visages, le caractère convenu de la mise en scène. La maladresse y est pour beaucoup et l’apprentissage du « métier ». Mais peut être aussi autre chose. Et si la guerre n’avait pas détruit non seulement 80% de la planète mais aussi 80% de la spontanéité, de l’expressivité des êtres humains ? Et s’il ne leur restait plus qu’à « prendre des poses », endosser des rôles, vivre leurs vies dans le décalage de l’ironie, de la dérision, ou le cabotinage ou l’emphase de gestes empruntés, de comportements imités. La suite dira si cette hypothèse tient la route ou pas.

17 juil. 2010

Un visiteur (Jacques Razu) a dit :

Cher Monsieur Crocodile,

Dans une planète (la Terre) déjà détruite à 30 ou 40 % et en temps de paix par le seul fait de l'homme (recherche immédiate et maximale du profit comme BP qui, avant la catastrophe, ne veut pas réparer une valve défectueuse de son puits de forage off shore au prétexte que la réparation lui auraut coûté 500 000 $), 80 ou 90 % “de la spontanéité et de l'expressivité des êtres humains” sont d'ores et déjà détruits… Nous ne pouvons guère que nous targuer, Cher Monsieur Crocodile, de figurer parmi les 10 ou 20 % restants. Et encore ! A quel prix ! De ce point de vue, “le décalage de l'ironie et de la dérision” est encore un moindre mal…

En attendant, je ne saurais trop vous encourager à explorer cette voie extrêmement prometteuse pour la suite de votre Opus

17 juil. 2010